L’ART DE MARIE-JOSÉ DANZON (tiré du catalogue rétrospectif 2007)

Artwork by Marie-Jose Danzon

Archéologie du silence / The Archeology of Silence (1988)

Il n’y a pas, disait le philosophe Derrida, de hors-texte. En dehors de la text-ure, du text-ile; du tissé. Nos mots tissent une signification; nos significations sont tissées, de mots par exemple, mais aussi de tout autres tissus, d’autres textes. Nos significations se tissent d’expériences non-verbales: d’un regard, d’un baiser, d’une touche, d’un goût, d’une odeur, de la vue d’un oiseau volant vers le soleil couchant, de l’ombre d’une présence divine, de la chaleur d’un manteau ou d’une couverture de laine par une nuit noire et glaciale. Nos significations se tissent aussi d’art: du son d’un violoncelle jouant un accord de Bach, de l’harmonie parfaite d’un Raphaël ou d’un Titien, des couleurs et des formes frappantes d’un Van Gogh ou d’un Rauschenberg. Et ainsi nos significations se tissent également de ce tissage de tissés, ces textes de textiles que sont les œuvres de Marie-José Danzon. Elles tissent nos significations autant que les siennes, et les leurs. Nos significations, car elles sont nos interlocutrices. Si nous nous taisons, elles nous parleront en leur langage propre; et si nous répondons, elles nous écouteront et nous répondront à leur tour.

Dans tout art, et de surcroît dans l’art moderne, une place importante est prise par la disposition, le placement, la choréographie d’éléments. Par rapport à la peinture, par exemple, la photographie consiste au moins en partie à prendre une scène trouvée et à la transformer par l’encadrement du viseur et/ou de l’écran d’ordinateur. Ceci nous fournit peut-être une entrée dans l’œuvre et l’histoire de Danzon. Car ses débuts furent dans les maisons, son autre passion. Quinze ans de décoration et d’architecture d’intérieur: de choréographie – avec des éléments elle composait des harmonies, et sa plus grande satisfaction avait lieu quand les clients ne distinguaient pas consciemment le travail de disposition mais inconsciemment se sentaient à l’aise dans l’espace mystérieusement harmonieuse qui en résultait.

Le ‘patchwork’, comme on l’appelle en France, aura toujours été un art qui continue ce travail de disposition par d’autres moyens, bien que souvent avec les mêmes matériaux. Pourtant le travail qu’a fait Danzon depuis le quart de siècle de son activité d’artiste en textile pourrait porter d’autres noms. ‘Mosaïques souples’ par exemple: assemblage de petits éléments de couleurs pour former un ensemble vu de loin qui se décompose de manière fascinante vu de près. ‘Collages sans colle’ aussi: des brins, des petits bouts, des bribes, disposés sur un fond et fixés là, piégés pour briller à jamais sur place, immobiles. ‘Pixels non-virtuels’: des images, abstraites ou figuratives, qui étant aggrandies se révèlent être composées de minuscules unités réunies par ce qu’aucun ordinateur ne saurait concurrencer.

Il n’y pas de hors-texte: il n’y a rien en dehors de ces textes mystérieux et insistants. Ils nous tirent, nous attirent, par leur jeu immobile avec la distance. Ils nous séduisent, par leurs couleurs silencieuses et vibrantes. Ils nous appellent, par leurs formes définies indéfinissables. Et quand nous aurons répondu en nous approchant, c’est avec leurs textures qu’ils nous touchent: variations minuscules du rugueux et du lisse, du frais et du soyeux, du pesant et de l’aérien. Ils tissent ainsi des significations, dans leurs conversations avec nos silences à nous. C’est peut-être ceci qui explique l’effet extraordinaire que ces œuvres ont sur les spectateurs. En vingt ans d’expositions j’ai vu des réactions pour le moins remarquables. Une femme tenant les deux mains de l’artiste dans les siennes et la regardant au fond des yeux murmure avec une grande intensité, ‘Je remercie Dieu de votre existence.’ Une autre après avoir regardé fixément pendant une vingtaine de minutes, éclate en sanglots.

Comment ces œuvres œuvrent-elles: comment ça fonctionne? Danzon collectionne, et collectionne, et collectionne, les restes de textures destinées à tapisser nos vies: des rideaux, des tissus d’ameublement ou de mode, des soies, des organzas, des polyesters, des métalliques. Parfois ils sont vieux: dans sa collection de passementerie il y a un bout de galon de la fin du XVIIme siècle, contemporain de Louis XIV. Parfois elles sont si nouvelles qu’elles n’ont pas encore de noms courants: certains tissus artificels ont un air de réactions chimiques gelées. En composant, elle dit, ‘j’écoute mes tissus.’ L’essentiel de cet art est d’avoir cette oreille intérieure, aussi fine que celle d’un violoniste de concert. Le plus souvent, une fois le travail commencé, à base d’une simple idée de composition et de couleur, ce sont les tissus qui indiquent le mouvement (couleur, texture, motif): chacun amène le suivant, et de cette manière pointilliste se forme, petit à petit, l’ensemble.

Le temps est une présence constante, bien plus que dans le travail des peintres modernes. Le temps des textiles eux-mêmes: leur âge, leur époque, leur expérience. Des bribes de ce qu’ils ont vu et vécu restent dans l’air et la lumière de leurs mailles. Un galon ou un morceau de travail de perles victorien a retenu quelque chose de son époque pour le partager avec l’artiste et le spectateur, lentement et intimement. Un bout de robe de mariage garde des atomes de joie, et peut-être de tristesse ultérieure. Des bribes de texte, des étiquettes par exemple, murmurent des mots dans un milieu sans paroles et nous rappellent des ateliers oubliés.

Puis il y a le temps de fabrication. Peu d’autres arts visuels, surtout en notre époque speedée, ‘prennent du temps’, prennent tant de temps. Une pièce moyenne prend trois ou quatre mois de travail intense d’atelier depuis ses débuts jusqu’à sa livraison. Pendant ce temps, des motifs et des relations se créent et se recréent, grandissent et évoluent, et l’artiste change avec eux. Cet élément de temps permet aussi au temps humain, à la vie, d’entrer dans la texture de l’œuvre, en faisant aussi le texte de la vie de l’artiste, en comprenant, en incorporant, un voyage, une maladie, un mariage, un deuil.

Le temps, enfin, que l’œuvre passe avec ses propriétaires – ses ‘gardiens’, pour reprendre l’expression des Anglais concernant leurs voitures – et eux avec elle. Car ceci est très précisément un art à vivre. Ces œuvres sont autant de présences que le seraient des personnes, avec qui s’établit une véritable conversation.

Ce temps en est un, entre autres, d’une perpétuelle découverte. Découverte des éléments particuliers par une lecture minutieuse: les différents tissus qui entrent dans une œuvre (et dans plusieurs il y en a deux milles ou davantage) ont tous leurs propres voix, et les apprivoiser prend du temps. Découverte de la conversation sereine qu’entretient l’œuvre avec la lumière, avec toutes les lumières, du matin au soir, du grand jour jusqu’aux bougies d’une fête. Découverte, aussi, de ce qu’on y voit, dans cette œuvre. Deux personnes ne voient jamais la même chose dans les motifs et les couleurs d’une œuvre Danzon: mais chacun y voit quelque chose. Et ce qu’on y voit un jour peut se changer une semaine après en une chose tout à fait différente, et tout aussi vraie.

Ceci est un art d’une délicatesse et d’une subtilité extrêmes. Comme dans beaucoup d’art moderne, sa modernité est surprise, challenge, stimulation, excentricité. Contrairement à beaucoup d’art moderne, sa modernité n’est point stridente, ne cherche point à intimider, n’a rien de cynique ni même d’ironique. Il y a en lui une intégrité, une attention, qui tout doucement nous invitent et qui enfin nous rendent contents d’y avoir répondu.

 

ŒUVRES RECENTES (depuis 2007)

Dans les œuvres plus récentes de Danzon, depuis 2007, nous remarquons une évolution qui se distancie des racines du patchwork traditionnel. D’un côté les structures visuelles s’approchent de plus en plus de la peinture (l’influence de l’Expressionsime Abstrait domine toujours); en même temps le détail de textile et de texture devient exponentiellement plus subtile et crée en effet un texte parallèle. Plus que jamais, le mouvement du spectateur est implicite et exigé: de loin, au début, celui-ci verra l’œuvre comme une peinture, un tableau, mais pourtant pas tout à fait (les surfaces paraissent plus mattes et plus complexes peut-être); en s’approchant il découvrira le texte de la texture, arrivant petit à petit à la complexité époustouflante de détails que révèle un vrai close-up. Sont partis les éléments de structure visibles (comme les carrés) assemblés pour former l’ ensemble; ils existent toujours mais sont devenus irréguliers de forme et de taille et se dissimulent presque entièrement dans l’œuvre finie.

Le mouvement du spectateur, implicite et exigé, nous rappelle que ces œuvres sont créées pour partager des vies: le temps de la vie en fait une partie intégrale. Tout comme leurs éléments constituants qui sont pour la plupart des textiles d’occasion, apportant avec eux l’aura de leur histoire avec les hommes, leur variéte et leur interaction créent une dimension de surface dans l’œuvre dont la vie, la vivacité, dépassent de loin l’impasto le plus dramatique d’une peinture. Vivant de couleurs, mais vivant aussi dans la densité et le mouvement de la lumière sur les surfaces: des fils qui se tordent, une couleur qui s’infiltre à travers plusieurs couches de voile, des tissés et des imprimés, des soies, des cotons, des laines, des polyesters – un texte aussi polyphonique qu’une symphonie.

 

Roger Kuin